Lisant
le livre rédigé par Rudolf Hoess à la fin de sa vie, afin
d'assurer sa défense au cours du procès de Nuremberg, je lis ces
quelques lignes qui m'ont interpellé : « Heureusement
toutes les femmes vertes 1
et noires 2
n'étaient pas aussi dépravées 3.
Il y avait parmi elles un certain nombre d'êtres humains, capables
d'éprouver de la sympathie pour les autres détenues, mais cela ne
leur valait que des persécutions de la plupart des surveillantes de
leur catégorie et la plupart des surveillantes affichaient à leur
égard un mépris total. » On retrouve de semblables propos
tout au long de ce témoignage précieux des conditions de vie à
Auschwitz, dans lesquels celui qui semble devoir incarner
l'inhumanité et le mal absolus manifeste de l'horreur à l'égard de
certains détenus du camp, notamment des Juifs, mais pas seulement.
Cela ne fait d'ailleurs que renforcer son mépris à l'égard de
cette catégorie d'individus, et justifie amplement à ses yeux les
persécutions dont ils sont victimes de la part des nazis. Il ne
semble ainsi pas considérer, comme nous le faisons, nous, que ce
sont précisément ces conditions d'existence atroces qui conduisent
les internés à se conduire d'une manière qui ne fait qu'exprimer
leur désir de survie, et l'abandon des normes ordinaires de
l'humanité civilisée au profit de la recherche à tous prix de la
survie individuelle. Le commandant du camp d'Auschwitz persiste à
penser qu'il y a lieu de faire le distinguo entre une humanité dont
la conduite reste moralement acceptable, même dans de telles
circonstances, et les êtres profondément corrompus et dépravés,
qui n'ont même pas la dignité de se laisser mourir sans protester
ou sans essayer de corrompre leurs maîtres, afin de se sortir du
piège mortel où ils se trouvent pris. Il est vrai, toutefois, qu'on
peut bien distinguer ceux qui accomplissent sans excès de zèle ni
enthousiasme, la tâche qui leur a été assignée pour complaire aux
nazis, en échange de quelques avantages personnels, de ceux qui
semblent prendre un plaisir personnel dans la cruauté des massacres
et des persécutions, dont ils auraient pu se dispenser. La
distinction vaut d'ailleurs pour les kapos,
c'est-à-dire le plus souvent des internés chargés d'une tâche de
surveillance ou de châtiment (qui pouvait aller jusqu'à
l'assassinat pur et simple, au niveau individuel ou collectif), comme
pour les surveillants SS,
à qui on intimait expressément d'accomplir les ordres donnés sans
faire preuve de cruauté supplémentaire, ce qui aurait manifesté
une forme de dépravation et de plaisir sadique, auxquels les
dirigeants SS s'efforçaient d'échapper, conscients qu'il étaient
de la noblesse et de la justesse de leur tâche, qui ne devait pas
excéder les bornes strictes de l'obéissance aux ordres, pour tomber
dans la dépravation et le sadisme personnel. Tant que cette tâche
était exécutée sans plaisir et par pur obéissance aux ordres
supérieurs émanant de l'autorité de l'Etat, il n'y avait aucune
raison de se considérer, à leurs yeux, comme coupables d'une faute,
même si le scrupule moral a pu, chez certains (et particulièrement
les nouvelles recrues non préparées et insuffisamment endoctrinées)
venir se glisser dans la conscience, et entraver l'obéissance aux
ordres donnés de massacrer sans remords.
Il n'en demeure pas moins
que cette présentation horrifiée de la bassesse morale et de la
cruauté des internés devenus kapos, et qui s'adonnent au massacre
avec délectation et jouissance, tranche avec l'idée que nous nous
faisons des SS, et particulièrement de ceux chargés de s'occuper
des camps de concentration, et de mettre en oeuvre la « Solution
Finale » décidée en haut lieu par les dirigeants de l'Etat
dès 1941. Pour nous, en effet, ce sont forcément la représentation
des SS comme cruels et ayant abandonné toute idée de respect de
l'être humain qui prévaut, a contrario de la représentation des
détenus, conçus comme des victimes innocentes et traitées comme du
bétail. Les détenus eux-mêmes étaient semble-t-il capable de
cruauté à l'égard de leurs semblables, mais d'une cruauté qui
faisaient même horreur aux SS. Pour les SS, il y avait des degrés
dans le massacre et dans l'extermination, de sorte que leurs actes
étaient perçus par eux comme une obéissance stricte aux ordres,
devant mener à l'élimination de l'ennemi de l'intérieur qui
menaçait l'intégrité et l'existence du peuple allemand, alors que
ceux accomplis par les kapos (qui n'étaient peut-être pas
objectivement forcément très différents de ceux accomplis par les
SS) n'étaient que le fruit du sadisme et de la perversité. Nous
percevons aujourd'hui les SS et les nazis comme des coupables, qui
ont créé une telle situation d'inhumanité dans les camps de
concentration, que cela conduisait des hommes ordinairement bridés
par les normes de la morale et de la civilisation à donner libre
cours, chez la plupart, à leur instinct de conservation, et
éventuellement pour certains, à leur tendance à la cruauté, ce
que permettait la position de responsabilité et de contrôle qui
leur était conféré par les SS.
D'ailleurs le Tribunal de
Nuremberg a condamné les SS pour avoir à la fois projeté
l'extermination de toutes ces populations, et pour avoir créé une
telle situation d'horreur qui faisait perdre, chez beaucoup, le sens
ordinaire du respect de l'autre et de l'humanité même. Le chef SS
pouvait bien rejeter la faute d'un tel abaissement sur la nature
particulière de certains, il n'en demeure pas moins qu'aux yeux de
l'Histoire, et du jugement que nous prononçons aujourd'hui sur
celle-ci, nous qui nous considérés comme civilisés et moraux, nous
jugeons les SS comme entièrement coupables de ce qui s'est passé.
J'en
viens à me demander, pour ma part, s'il ne serait pas possible de
transposer une telle analyse de la situation, mutantis
mutandis, à la situation de concurrence et
d'exploitation qui ont lieu dans l'économie capitaliste. On blâme
le plus souvent les capitalistes de la responsabilité des situations
de pauvreté et d'accaparement des richesses dans quelques mains,
mais on blâme plus volontiers les travailleurs eux-mêmes de
pratiquer une concurrence effrénée pour parvenir aux meilleures
places. Les capitalistes seraient ainsi fondés à regarder avec
mépris ceux qui se battent pour gagner quelque pécule et assurer
leur survie, alors qu'eux-mêmes empochent des sommes fabuleuses en
un rien de temps. Il est certain qu'on peut blâmer (tout comme Hoess
le faisait à l'égard des kapos sadiques qu'il observait dans son
camp) les individus de mépriser leurs semblables, de se conduire en
individus affairés et méprisants à l'égard de tous ceux qu'ils
croisent au cours de leur journée de travail, de n'avoir aucun
regard d'humanité pour les mendiants qui font la charité dans la
rue ou les couloirs du métro, de bousculer et percuter les passants,
qui, comme eux, constituent un simple obstacle matériel dans la
trajectoire qui les conduit de leur domicile à leur lieu de travail,
où ils sont tenus de se rendre sans détour et le plus rapidement
possible, afin d'obéir à la discipline économique à laquelle ils
ont acceptés de se soumettre, en échange de la rémunération qui
leur permettra de se payer, en plus de leur nourriture, de leur
logement et de quelques denrées essentielles, d'autres biens de
consommation nullement indispensables, mais qui constituent leur
loisir. La vanité de ce mode de vie,n dénoncé jadis par les
protestataires de mai 68 a assez été dénoncée, nullement besoin
d'y revenir. Mais quelle est la responsabilité de ceux qui ont
construit une telle situation et rendu ainsi cette concurrence et ce
mépris de l'autre possible ? Il s'agit bien des capitalistes
eux-mêmes, ainsi que de tous les politiques qui présentent ce mode
de vie comme avantageux et heureux, les chantres du progrès
économique et de la domination de l'argent et du profit. N'est-ce
pas la concurrence économique créée par les capitalistes qui rend
les exclus de la prospérité collective aigris et furieux, au point
de les conduire à commettre des actes ou adopter des attitudes qui
manifestent un déni flagrant d'humanité ? N'est-ce pas
d'ailleurs à un vaste camp de concentration, où chacun se voit
assigner un place plus ou moins avantageuse en fonction de ses
compétences et des qualités individuelles profitables au système
économique général, que peut être comparé l'économie
capitaliste ? En dépit de l'affirmation générale d'une
liberté individuelle qui laisserait à chacun le choix de vivre
comme il l'entend, et de pouvoir épanouir sa personne au sein de
l'économie capitaliste et libérale, nous sommes tous ramenés à
notre degré d'utilité collective, et de profitabilité individuelle
pour le système économique et ceux qui le dirigent. Ainsi les
détenteurs du capital, et les dirigeants des entreprises nous
voient-ils comme des détenus des camps, dont on ne peut sortir que
par le refus fonder son existence personnelle sur la recherche du
profit, et l'accumulation des biens de consommation et des moyens de
paiement. La seule alternative demeure alors le choix de la frugalité
et de la pauvreté volontaire (sans tomber dans la survie pour
autant) face au mode d'existence du travailleur exploité à plein
temps dans l'entreprise capitaliste. Qui joue le rôle de kapo dans
une telle organisation économique ? Les superviseurs, chargés
de répercuter les consignes de la direction et les exigences des
actionnaires, par exemple, de manière à augmenter la productivité
de l'entreprise, ce qui peut passer par l'augmentation des cadences
ou des rendements, ou par le « dégraissage », autrement
dit le licenciement des moins rentables, etc...
Voilà les quelques
réflexions pessimistes que m'inspirent la lecture de ces quelques
lignes extraites ci-dessus du témoignage écrit en 1947 par Rudolf
Hoess. Ce dernier termine ainsi sa confession apologétique :
« Que le grand public continue donc à me considérer comme une
bête féroce, un sadique cruel, comme l'assassin de millions d'êtres
humains : les masses ne sauraient se faire une autre idée de
l'ancien commandant d'Auschwitz. Elles ne comprendront jamais que,
moi aussi, j'avais un cœur... » Sans doute bien des actionnaires et des patrons de grandes entreprises ont-il l'intime conviction (à moins qu'ils ne profèrent à dessein des propos qu'ils savent être mensongers) de faire le bien de leurs salariés (et de l'Humanité en général) lorsqu'ils oeuvrent à accroître les profits de leur société, de même que les dirigeants politiques qui favorisent la productivité et le progrès économique ont-ils le sentiment d'agir pour l'intérêt général lorsqu'ils donnent des avantages aux chefs d'entreprise pour favoriser l'embauche de nouveaux employés. Il n'en demeure pas moins qu'on ne semble pas ainsi considérer tous les désavantages qu'il y a à laisser les capitalistes décider de l'avenir d'un aussi grand nombre de personnes, et à se laisser entrainer soi-même dans cette concurrence effrénée sur le marché du travail et dans les rapports sociaux en général, dès lors qu'ils sont uniquement fondés sur l'individualisme et la recherche du seul profit économique personnel. Il en va de la sauvegarde de notre humanité et de ce que nous devons considérer comme notre bien le plus précieux : l'estime que nous nous portons à nous-mêmes, et ce qui doit réellement justifier cette existence terrestre.
1C'est-à-dire
prisonnières de droit commun.
2Considérées
comme asociales.
3Il
vient de décrire les actes particulièrement cruels commis par ces
femmes dans un commando de représailles (le Budy), situé à
quelques kilomètres d'Auschwitz, à l'égard de plusieurs Juives
françaises.