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vendredi 10 janvier 2014

Apologie de la prostitution

Pour comprendre la prostitution, et éviter de la condamner au nom de normes morales inappropriées, il convient, pour commencer, et pour changer de manière inhabituelle le point de vue qu'on adopte lorsqu'on aborde ordinairement cette question, de prendre la place du client, trop souvent écarté, au profit de la défense exclusive de la personne prostituée. En effet, de manière plus générale, c'est le rapport de l'homme à la femme, à travers le désir qu'il a pour elle, qu'on étudie par ce biais, et non seulement la question de la légitimité de la prostitution, à laquelle nous aboutirons plutôt comme conséquence du point de vue adopté.
Le client cherche chez la prostituée ce que la femme ordinaire (non vénale) ne peut pas, ou ne veut pas lui apporter : des relations purement sexuelles, sans rien d'autre qui l'accompagne en terme de séduction, de stratégies de conquête, de temps d'attente, et de sollicitations qui peuvent durer parfois longtemps avant d'obtenir le consentement à l'acte sexuel, et encore, sans assurance de jamais parvenir à ses fins (comme on le voit de manière littéraire et symbolique dans La femme et le pantin, de Pierre Louÿs, qui décrit cette quête jamais satisfaite de la femme désirée, à travers la souffrance et la haine qu'éprouve le personnage principal à cause de celle qu'il convoite, mais qui ne se donne jamais à lui). Et quand on parle de « relation sexuelle », on devrait dire également : attention portée à sa personne, écoute, chaleur humaine, tendresse, contact charnel, ivresse des sens, satisfaction des fantasmes inavoués ou insatisfaits (et non pas « égoût séminal » comme le fait Parent-Duchâtelet, cité trop souvent par A. Corbin ou L. Adler, et qui considérait le bordel comme un « mal nécessaire », permettant de satisfaire un besoin purement physiologique, comme le sportif va faire son jogging). L'expression d'« acte sexuel » est un résumé trop rapide de tout ce que contient un tel échange, pour peu qu'il dure plus longtemps que le seul coït, c'est-à-dire, pour l'homme, le simple orgasme éjaculatoire. C'est aussi toutes ces choses que la prostituées est en mesure d'apporter à son client, pour peu qu'elle exerce son activité de manière satisfaisante pour lui.
Or, tout comme on ne va pas chercher de la viande chez le poissonnier, ou du poisson chez le boucher, l'homme va chercher chez la prostituée ce que la femme ordinaire se refuse à lui procurer, ou n'est pas en état de faire : quoi de plus logique à cela ? Pourquoi voudrait-on s'en indigner ? Les femmes ordinaires n'ont-elles pas assez manifesté le fait qu'elles ne désiraient pas être traitées comme des simples objets sexuels par des inconnus qui ne cherchent qu'à obtenir des faveurs sexuelles ? De la relation exclusivement sexuelle de type «sex friend», entretenue entre deux adultes consentants, et qui a été depuis peu popularisée par un certain nombre de films et de livres, on peut ainsi envisager le passage à la relation prostitutionnelle, comme un échange exclusivement sexuel fondé sur l'argent, sans obligation pour celui ou celle qui perçoit la rémunération d'éprouver une jouissance réciproque. C'est donc une relation professionnelle, qui ne diffère pas de celle d'un commerçant ordinaire à son client. Les critère d'évaluation du professionnel reposent, dans tous les cas, et du point de vue du client, sur la qualité de la prestation fournie. Vous trouvez cette analyse cynique, voire immorale ? Mais elle ne diffère pourtant pas de la manière dont nous envisageons ordinairement notre relation aux professionnels, quels qu'ils soient : cuisiniers, restaurateurs, garagistes, etc... Pourquoi la relation sexuelle tarifée devrait-elle échapper à ce type de considération ? Si l'on veut abolir le cynisme dans notre société, alors ce n'est pas à exclusivement à la prostitution qu'il faut s'en prendre ! Par ailleurs, la manière de condamner la liaison du sexe avec l'argent -c'est-à-dire la vénalité- reflète aussi bien un fond de morale chrétienne puritaine, pour laquelle le sexe est source de péché hors des liens sacrés du mariage et de la procréation, qu'une vision romantique communément répandue dans la population, qui n'envisage les rapports hommes/femmes que sous l'angle de l'adoration mutuelle et réciproque, à la manière de Tristan et Iseult, Héloïse et Abélard, et autres bluettes communément répandues.
Dès lors, si l'on y réfléchit bien, il doit paraître avantageux aux femmes de voir que les hommes se tournent vers celles qui sont prêtent à ce type de relation, à la fois exclusivement sexuelle et tarifée, et non plus vers elles-mêmes, puisqu'elles évitent ainsi les sollicitations non désirées de type : drague, voire harcèlement. Il n'y aurait alors problème qu'à partir du moment où les hommes fréquentant les prostituées, ou habitués à toute forme d'amour vénal, chercheraient à imposer aux autres femmes des relations de même nature, et contre le consentement de ces dernières. De là vient l'existence du proxénétisme, conçue comme aliénation effective de la femme soumise à la domination physique et financière de l'homme, et que nous condamnons, à l'instar des féministes.
Aussi, nous osons dire, après Restif de la Bretonne, dans son ouvrage Le pornographe ou la prostitution réformée (1769), que la prostitution librement consentie est bénéfique à la société, car elle profite aussi bien aux personnes qui s'y livrent (celles qui « vendent leur corps » et leurs clients), qu'aux femmes qui se voient ainsi soustraites aux sollicitations, voire au harcèlement masculin, en vue d'obtenir des faveurs sexuelles. Elles jouent un rôle social dans la mesure où elles apportent aux hommes une satisfaction qu'ils ne trouvent pas ailleurs, et elles contribuent ainsi à apaiser les passions sexuelles non satisfaites (si ce n'est par l'auto-érotisme, qui est à la sexualité ce que la chicoré est au café, ou les oeufs de Lump au caviar).
Pourtant, la prostitution est devenue aujourd'hui une cible de choix pour le combat abolitionniste mené par les féministes. Celles-ci défendent-elles vraiment, comme elles le prétendent, l'intérêt de toutes femmes, et plus largement de toutes les personnes prostituées, sachant que ce ne sont pas toujours des femmes ?

L'existence même du féminisme s'inscrit dans un combat visant à permettre aux femmes qui se reconnaissent dans ce mouvement de ne plus être considérés comme de simples objets sexuels, d'être enfermées dans une relation matrimoniale aliénante, mais également de pouvoir accéder à tous les postes professionnels, politiques ou de tout autre nature qui leur étaient refusés par la société patriarcale. Or aujourd'hui les féministes veulent également faire abolir la prostitution. Tout d'abord, les prostituées se reconnaissent-elles dans ce combat ? Celles-ci demandent-elles aux féministes de faire cesser leur état ? Si c'était le cas, on comprendrait la pertinence du féminisme à les arracher aux griffes de ceux qui les discriminent et les dominent. Or il n'est rien de tel, comme le montre par exemple le livre de Lilian Mathieu AL condition prostituée, dans le chapitre consacré aux mobilisations des prostituées dans les années 1970 et 2000. Le problème commence, avec le féminisme, lorsque ce mouvement prétend imposer des normes communes à toutes les femmes. L'intitulé même de « féminisme » n'est-il d'ailleurs pas lui-même problématique ? Car de même qu'un parti des travailleurs qui ne réclamerait pas l'adhésion de ceux-ci à son combat, mais s'imposerait de l'extérieur à ceux-ci (comme on a pu le voir dans les pays dits « Socialistes » au cours du 20e siècle, dans lequel un parti unique -communiste-, prétendait à l'hégémonie au nom de sa doctrine soi-disant représentative de l'intérêt de tous), une idéologie prétendant défendre toutes les représentantes du même genre sexuel, sans se soucier de recueillir leur adhésion à ses normes, pourrait être considéré, à juste titre, comme totalitaire et liberticide.
Quelles que soient les raisons qui poussent les femmes à refuser les relations purement sexuelles (désir de stabilité dans le cadre d'un couple pérenne et fondation d'une famille, rejet de la relation d'objet exclusivement sexuelle, perception du caractère non épanouissant de cette exclusivité, rejet de ce qui est perçu comme l'expression de la domination masculine, sublimation de la relation homme/femme au profit de l'amour, libido physiologiquement différente, etc...), et les demandes masculines de cet ordre, on observe globalement une dichotomie, une absence de correspondance entre les aspiration masculines et féminines en la matière. L'existence de la prostitution vient précisément répondre à cette demande masculine spécifique, et ce, depuis des temps immémoriaux, si l'on en croit l'adage populaire bien connu (« le plus vieux métier du monde »). Or les transformations sociales ont changé les rapports hommes/femmes, au sens où la femme est libre de contracter les liens qu'elle veut avec des hommes. Le mariage n'est plus une obligation sociale, ni une liaison irréversible dont on ne peut sortir sans opprobre. Les femmes se sont libérées massivement de la contrainte. Les prostituées pourtant demeurent, preuve que les raisons qui expliquent son existence même sont très profondes, et assurent sa pérennité.
Aujourd'hui, on voudrait nous persuader que l'ultime combat féministe consiste à abolir ce reliquat de « l'ignoble domination paternaliste et masculine » sur la femme. « Femmes de toutes les classes, de tous les pays et de toutes les origines sociales, ethniques ou politiques, unissez-vous pour mettre un coup de boutoir à cet ultime bastion de la société patriarcale ! » : tel semble être le cri de ces passionarias très médiatisées, qui occupent des situations sociales et des postes divers (Assemblée Nationale, tribunes et salles de presse, associations, etc..), mais qui ont généralement pour point commun d'être des bourgeoises vivant de leur métier confortablement, ou de manière satisfaisante, sans éprouver la nécessité économique d'avoir recours à cette pratique pour assurer leur subsistance. C'est le propre du féminisme actuel, de type bourgeois, par opposition à une certaine forme de féminisme gauchiste antérieur, de reprendre les mêmes modes d'action politique que les partis conservateur. C'est ainsi toujours au nom d'une moralisation de la vie publique que ces nouvelles féministes prétendent interdire la prostitution, mais également certaines formes de pornographie... Face aux problèmes économiques fondamentaux, la bourgeoisie prône et défend le libéralisme dont elle profite elle-même (économie acceptable et légitime du travail jugé digne), et qu'elle incite à suivre pour les autres, tout en condamnant ce qu'elle considère comme une dérive immorale du commerce de soi : en l'occurrence le commerce du sexe, assimilé, par certains, à celui de ses propres organes. Comme s'il y avait une différence profonde nature entre ces deux formes de commerce ! D'un côté, une économie jugée digne, celle la plus communément reçue, et une autre immorale. Dans ce domaine, comme dans celui d'autres « nuisances publiques » perçues comme telles par la bourgeoisie (les pauvres qui mendient, que l'on veut écarter des centres-villes, les prostituées trop visibles, que l'on condamne pour « racolage passif », en créant un arsenal juridique ad hoc), le bourgeois invente un code moral à son image, prétendument universel, mais qui n'est en vérité que l'expression de ses propres normes sociales : une forme d'utilitarisme mâtiné de morale, qui lui permet d'avoir la conscience sauve, car l'appât du gain n'est pas, à ses yeux, condamnable pour lui-même, mais seul l'est celui des marginaux. Ce n'est pas la dignité des autres qui préoccupent ainsi le bourgeois : c'est surtout son confort personnel.
C'est ainsi que les Puritains débarqués aux Etats-Unis au 16e siècle ont pu se construire une morale à la fois mystique et intéressée -qualifiée de « protestante » par Weber, qui en observe les conséquences sur le développement du capitalisme dans ce pays (Le Protestantisme et la morale du capitalisme), ce qui leur assure la pleine satisfaction d'eux-mêmes, dépourvue de toute culpabilité, tout en assignant soigneusement les limites du champ moral qui les distingue des « impurs », et des pécheurs. En inversant la causalité weberienne, on pourrait dire que ce n'est pas la morale religieuse qui dicte le comportement économique en la matière, mais plutôt l'intérêt qui se trouve une morale sur mesure pour se garantir de la culpabilité. C'est le mode de construction des normes morales tel qu'il a été analysé par Marx et Engels dans L'Idéologie allemande. Ce ne sont pas, en effet, des normes morales qui déterminent des conduites et des modes d'action, mais plutôt ces modes d'actions (économiques, au premier chef) qui déterminent ces normes. Le mode d'explication matérialiste se substitue ainsi aux causes idéalistes. De même, Tocqueville n'avait pas manqué d'observer le rôle joué par la religion en la matière, en tant que frein a posteriori des passions trop exacerbées pour l'argent. A défaut de société plus juste et solidaire, pratiquant la redistribution politique, la religion intervient moralement pour assurer un ciment social, ou de modérateur des passions antagonistes ou asociales. La morale est sauve et la paix sociale assurée, puisque les pauvres voient (ou croient) qu'on se préoccupe d'eux, et les riches font bonne figure devant les déclassés, qui perdent la tentation de se révolter contre leur condition.
Les travailleurs du sexe, quant-à eux, n'entendent pas se voir exclure de la joie de l'enrichissement, et de la participation au lucre général, même si cela doit se faire par des moyens que réprouve la morale bourgeoise : c'est ce que nous apprennent les manifestations nombreuses des prostituées. Elles ne voient pas au nom de quoi leur pratiques devraient être considérées comme indignes. La bonne conscience est un luxe qu'elles ne peuvent pas se permettre, et qu'elles laissent à la bourgeoisie auto-satisfaite, pourvu que cela ne fasse pas sur leur dos.
Mais ce n'est là qu'un combat idéologique qui ne prend pas en compte l'avis des intéressées elles-mêmes. Car si les raison de la permanence de la prostitution sont profondes (à la fois biologique et sociales), les types de rapport client/prostituée se sont adaptés à notre époque de libéralisme : les prostituées sont davantage perçues, dans nos contrées dites « civilisées », comme des travailleuses sexuelles, que des victimes du proxénétisme, même si l'exploitation sexuelle perdure encore malheureusement dans le monde, et jusque sur les trottoirs de nos villes.
Si la prostituée n'est plus la dominée d'avant, c'est qu'elle trouve dans la prostitution des intérêts qu'elle ne trouve pas ailleurs (facilité d'un gain rapide, plaisir de la relation charnelle conçue comme « déliaison » -pour citer Marcel Iacub-, crise économique, etc.). Elle s'est adaptée à notre époque : c'est plutôt aujourd'hui le combat abolitionniste qui est dépassé. L'abolitionnisme en la matière est en réalité le témoignage d'un temps que l'on croyait révolu : celui de l'idéologie triomphante, qui lutte, selon les circonstances, contre le capital, la croissance économique, la société industrielle, etc... Que chacun cultive pour soi-même les valeurs et les normes qu'il juge bonnes, cela nul ne songe à le contester (en tous cas pas moi). Le problème commence à partir du moment où l'on veut imposer ces normes à tous, sans prendre la peine de consulter les personnes intéressées, comme on a pu, par exemple, le voir au cours du XXe siècle, lors du combat prohibitionniste contre l'alcool aux Etats-Unis, avec les graves dysfonctionnements politiques et sociaux qui en ont découlé.
Il se trouve qu'un certain nombre de prostituées ont manifesté ces derniers temps, dans plusieurs grandes villes de France, leur opposition à la perspective de la sanction du client, ce qui revient à leur porter préjudice indirectement, puisqu'on menace ainsi leur source de revenu. Une politique abolitionniste visant le client, et non la prostituée, ne conduit qu'au même résultat : l'abolition de cette pratique. Le sujet que l'on sanctionne importe peu. On conçoit par ailleurs la réticence de ces personnes à se mettre en avant pour défendre leurs revendications : on imagine donc que sont nombreux celles et ceux qui se reconnaissent dans ce combat, mais n'osent pas affronter les retombées négatives d'une médiatisation. De plus, aucune de ces personne n'ont été consultées au cours des débats qui ont eu lieu au Sénat récemment. N'est-ce pas là un grave déficit de démocratie ?
Plutôt que de chercher à interdire ou entraver, la Nation serait plus avisée d'aménager et de faciliter le bon exercice de cette activité, qu'elle ne parviendrait, de toute façon, jamais à éliminer complétement, ce qui n'est d'ailleurs pas souhaitable (l'exemple raté de la Suède le prouve). Permettre l'existence d'Eros Centers, comme on en trouve en Espagne, en Belgique ou en Allemagne, assurer une protection des prostituées contre les menaces physiques et psychologiques que peuvent faire peser sur elles des individus mal intentionnés : voilà, entre autres choses, la véritable manifestation de l'Etat social (Welfare state), cher aux sociaux-démocrates, lequel vient adoucir les conséquences les moins heureuses de la société libérale. C'est aussi ce que nous attendons aujourd'hui de l'Etat actuel et du gouvernement, pour peu qu'ils se soustraient tous deux à l'influence pernicieuse d'une idéologie qui a assez montré son pouvoir de nuisance pour qu'on ne se prémunisse pas contre ses excès. Se pencher sur le sort des prostituées en leur apportant ce qu'elles attendent de l'Etat, pourvu que de se voir imposer par celui-ci une législation qui les bafoue, voilà la voie à suivre, que l'on peut qualifier de réglementariste, par opposition au libéralisme pur et simple (la non-intervention), et à l'abolitionnisme (voir les distinctions entre ces termes, et leur occurrence historiques en France au cours des 19e, et 20e siècles, chez A. Corbin). Suivons le modèle de Restif de la Bretonne, et aidons les travailleuses du sexe, plutôt que de les enfermer et les taxer !


Voilà ce qu'il convient de faire politiquement dans l'immédiat. Mais si nous songeons à une réforme idéale de l'organisation sociale, qui conduirait à éviter la prostitution forcée, que ce soit pas la misère ou la violence, tout en assurant à chacun d'entre nous un épanouissement sexuel généralisé, c'est en dehors du schéma libéral qu'il faut le chercher.
Si nous disons que l'interdiction de la prostitution dans une société libérale, au nom d'une morale bourgeoise trompeuse, n'est pas cohérente, nous ne considérons pas cette situation comme la meilleure qui soit pour autant. Pour prendre le féminisme bourgeois au mot, dans sa condamnation de la misère humaine par le travail du sexe, comme par le paupérisme en général, il faut envisager une organisation sociale dans laquelle plus personne ne serait obligé d'exercer une activité économique et financière pour assurer sa seule subsistance, mais où le travail serait une forme d'épanouissement de soi, ce qui conduirait à la fois à rendre impossible la prostitution qui ne serait explicable que par la facilité de gagner beaucoup d'argent en un temps record (ce qui semble être tout-de-même le plus souvent le cas, sauf à envisager le cas de celles et ceux qui y prennent un réel plaisir -voir à ce sujet aussi bien les témoignages de C. Millet et C. Robbe-Grillet, ainsi que les théories de Fourier sur la spécialisation des tâches dans l'activité sexuelle), qui envisage sérieusement, en concevant une société où le niveau des richesse serait tel, que peu de gens pourrait se permettre de payer beaucoup pour avoir du sexe, suscitant ainsi la tentation chez certains de faire commerce de leur corps. Cela s'inscrirait dans le cadre plus général de traitement du paupérisme, en permettant à chacun d'avoir un travail décent et rémunérateur, ce que ne soucie pas de faire la bourgeoisie, qui ne fait que traiter les nuisances pour elle-même du paupérisme, sans se soucier d'améliorer le sort des pauvres, par exemple en forçant les entreprises à embaucher, ou en créant un droit au travail effectif.
Dès lors, s'il devait encore y avoir des travailleurs du sexe, ce serait à titre de métier parmi d'autres, qui ne serait pas rémunéré davantage que les autres (en tous cas à un niveau comparable). Il n'y aurait plus de morale condamnant cette pratique, car celle-ci deviendrait une spécialisation professionnelle parmi d'autres, avec des formations appropriées, un peu comme le métier de mannequin ou d'infirmière, de nos jours : un mixte des deux, en quelque sorte (fraicheur de la chair, et expertise dans le soin de l'autre). La profession actuelle de masseur spécialisé dans les massages sexuels serait la plus proche, ou encore celle de geisha, comme on le voit au Japon.
Un service public du sexe serait alors envisageable, et c'est à la deuxième exigence que nous pouvons en venir alors, puisque la possibilité d'un épanouissement sexuel pour tous serait réalisable. Les Pays-Bas et l'existence des prostituées payées par l'Etat à destination des handicapés en a montré le chemin. Il n'y a qu'un pas à faire pour que ce service soit généralisé à tous. La différence viendrait du fait que ce service ne serait plus assuré par des professionnelles privées payées par l'Etat, mais par des fonctionnaires payées pour ce métier. Ce serait l'ultime aboutissement de la politique réglementariste, telle qu'en avait rêvé Restif de la Bretonne. Des bordels publics, pour que personne ne soit exploité sexuellement par l'argent des riches en exerçant une activité qui lui répugne, mais que l'on fait pour gagner rapidement beaucoup d'argent; et des hommes qui trouvent une satisfaction sexuelle assurée chez des femmes disponibles. De cette façon, on serait certain que les prostituées aimeraient leur métier, parce qu'elles auraient ainsi de réelles affinités avec lui, et non pas un simple appétit de l'argent plus développé que chez d'autres. On réhabiliterait une pratique qu'aucune morale hypocrite ne condamnerait plus, tout en éliminant la frustrations des solitaires et célibataires, qui observent le bonheur des autres (les couples amoureux) avec envie sans pouvoir partager leur bonheur.

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