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lundi 13 janvier 2014

Le victimisme politique, ou la politique conçue à l'aune des « minorités opprimées ».

Il semble que dans bien des domaines la politique moderne des démocraties soit conçue du point de vue privilégié des « minorités opprimées ». Qu'il s'agisse des homosexuels, des minorités ethniques, des victimes d'accidents de la route, des femmes elles-mêmes conçues comme mises en « minorité » dans la société des hommes dominants, alors qu'elles sont quantitativement plus nombreuses que ces derniers, la norme à prendre en considération devrait être celle des groupes ne jouissant pas des mêmes droits que la majorité, et bénéficiant à ce titre d'une valorisation favorable auprès du grand public, et d'une légitimité à faire entendre leur voix et prendre en compte leur intérêt. Les démocraties modernes ayant mené à bien la réalisation de leur modèle égalitaire universaliste, après de rudes combats et des réactions contraires (qu'on en juge par l'histoire de la France au cours des deux siècles précédents), il ne leur resterait alors plus qu'à régler la question des groupes minoritaires traités de manière désavantageuse, jusqu'à ce qu'on réalise que leur sort n'était pas aussi enviable que la majorité.
 Ne s'agirait-il que d'une réalisation à la marge d'un progrès égalitaire auparavant majoritairement adopté et institué ? Ce n'est peut-être pas si sûr, puisque des mesures invoquées pour mener à bien cette finalisation pose des problèmes de compatibilité avec l'idée même de droits égaux et d'égalité universels des individus, notamment lorsque la notion de "discrimination positive" est invoquée, ou bien lorsqu'on aborde la réalisation concrète de l'idée de "parité". Plus largement, on peut penser qu'il y a une forme d'usage abusif de ce statut de "minorité opprimée", notamment lorsqu'on s'en sert pour imposer un restriction de libertés à l'égard des groupes majoritaires auxquels cette minorité s'oppose. C'est par exemple le cas, nous semble-t-il, lorsque les féministes exigent la sanction des clients de la prostitution ou des producteurs de films pornos, au nom d'une violence constitutive de ces pratiques, dont seraient victimes les femmes, dépourvues de consentement éclairées, par l'action de représentants masculins abusant nécessairement de leur position dominante et de leur coercition inhérente à leur genre. Nous allons tenter d'y voir plus clair et d'exposer notre point de vue.

   Les groupes minoritaires ont pris de plus en plus de place dans la vie politique des démocraties au cours des décennies passées. Certaine ont pu y voir la marque de l'abandon de toute « grande politique nationale » telle que l'entendaient les régimes anciens, lorsque la conquête militaire et l'expansion nationale étaient des buts avoués des dirigeants. C'est l'expression d'une nostalgie des temps glorieux des grandes guerres et de l'action militaire et politique : vieille complainte qu'on retrouve au 19e siècle chez Baudelaire ou Stendhal, qui déplorent la médiocrité de la société bourgeoise, et de ses préoccupation bassement matérielles. Le bourgeois revendique en effet un bonheur qui serait à sa portée, mais dont sont cruellement absents les idées de courage, de risque et de grandeur. La recherche d'un bonheur matériel médiocre conduit nos contemporains à une forme de tranquillité ordinaire qui ne laisse plus de place qu'aux protestations de ceux qui en sont (ou semblent être) exclus. Cette félicité de la masse ruminant tranquillement dans le pré n'est alors plus troublée que par les manifestations des exclus de la félicité générale, par exemple lorsqu'il s'agit des droits politiques égaux, ou bien des caractéristiques considérées comme indispensables par la masse pour parvenir au bonheur.
 Ainsi le cas récent des revendications de la communauté homo, en matière de mariage et "droit à l'enfant" pour tous constitueraient un illustration moderne et réactualisé de cette demande de bonheur social auprès des pouvoirs politiques. Il s'agit en effet d'une revendication pour partager ce "bonheur incommensurable" que constitueraient le mariage et la famille : quand on sait la manière dont ce même mariage et cette même famille ont été dépeints avec sarcasme et même horreur au cours de la période de protestation libertaire des années 68, il y a de quoi s'étonner que l'on puisse ainsi juger désirable ce qui est apparu si souvent comme une prison ! Plus généralement, c'est par ce biais d'une politique de défense des minorités (par exemple au nom des victimes des accidents de la route, dont plusieurs associations de défense s'estiment être les légitimes représentants auto-proclamés, et qui ont inspiré la politique actuelle de sanction et de répression à l'égard des automobilistes) que l'on en vient à sanctionner le plus grand nombre, lorsque cela conduit à restreindre la liberté du plus grand nombre au nom de l'intérêt d'une minorité agissante. Ces quelques exemples renvoient à la matrice de tous les combats considérés comme légitimes dans notre société : celle des groupes raciaux ou ethniques, qui sont devenus l'objet d'une attention particulière de la part des pouvoirs, dans les démocraties notamment, depuis l'époque des ségrégations raciales (aux Etats-Unis et dans le monde anglo-saxon en particulier, lorsqu'il s'agit des noirs, mais on pourrait y ajouter la question des juifs en Europe, ou des arabes). Ces groupes ont fini par bénéficier d'une image très positive au sein des sociétés démocratiques modernes, et ont réussi à gagner à leur cause la majorité de la population, contre toutes les manifestations, le plus souvent minoritaires (du moins à partir du moment où s'est imposée l'idée de droits égaux pour tous, sans distinction de races, et dans la garantit de la Constitution, ce qui  n'est devenu la norme officielle que tardivement dans certains pays : dans les années 90, en Afrique du Sud, par exemple), mais persistantes, de discriminations raciales. On peut ainsi dire que la popularité de ce combat dans la société repose sur l'acceptation par tous, en plus d'une inscription dans la loi, d'une égalité des races, ou des individus, indépendamment de l'appartenance raciale. Le seul combat qui persiste réside dans l'application partout et dans tous les domaines de cette égalité : c'est donc à partir du moment où cette égalité ne pose plus vraiment de problèmes, puisqu'elle est à la fois entérinée par la loi, et largement acceptée par les populations, qu'elle entre dans le domaine très médiatisé du "combat visible", c'est-à-dire faisant l'objet d'une large couverture médiatique toujours favorable, face aux "méchants intolérants", toujours marginaux.

   Or c'est à partir de ce modèle que d'autres groupes, tels les homosexuels, ont fini par devenir, dans le discours et l'action politiques, des "minorités opprimées" à leur tour (supplantant pour un peu les groupes raciaux), dont il s'agit de défendre les "droits", ou plutôt les revendications. Les homos, ce sont en quelque sorte les noirs opprimés d'aujourd'hui, et, à l'image des groupes ethniques devenus populaires, tout semble bon pour donner satisfaction à leurs revendications. Cela a commencé avec la dépénalisation officielle et définitive des pratiques homosexuelles (dans les années 80, en France), ensuite avec la création du délit d'"homophobie" sanctionnant les propos jugés insultants et discriminatoires à l'égard de ce type "d'orientation sexuelle" (ce terme d'"orientation sexuelle" est d'ailleurs symptomatique de la transformation du regard sur ce qui n'est d'abord qu'un état de nature du désir sexuel, considéré maintenant comme une forme de choix conscient et revendiqué, au même titre qu'une opinion politique), pour en arriver aujourd'hui à l'exigence d'un droit de reconnaissance au "mariage pour tous", qui modifie considérablement le sens et la portée symbolique de l'union civile matrimoniale. Comment en est-on arrivé là ? Il est pourtant clair que ces revendications de groupes minoritaires qui se disent "opprimés" ou inégaux par rapport à d'autres, revêt un caractère à la fois positif et négatif. Lorsqu'il s'agit d'exiger une participation égale aux droits humains et politiques, à titre d'individus, on peut comprendre que ce statut de minorité opprimée semble légitime, dans la mesure où l'appartenance à une telle minorité représente un frein ou une barrière infranchissable à la jouissance de tels droits. Mais s'agit-il de la même chose lorsque la revendication porte sur une "mise à niveau" des couples homos avec les couples hétéros ? On rejoint alors la contestation de ce qui est qualifiée d'"injustice naturelle", à savoir l'incapacité des couples stériles (homos) à avoir des enfants. La revendication qui se fait jour est alors d'exiger que les techniques de la Procréation Médicalement Assistée viennent en aide au "mal d'enfants" qui tenaillerait les tripes des homos. Ce type de revendication pose problème également, lorsque les défenseurs d'une conception plus classique et jugée plus conforme à la nature même du mariage civile font entendre leurs protestations, en estimant que le mariage, même s'il est de nature politique, et donc amendable, n'en est pas moins le fruit d'une histoire et d'une tradition, qui lui confèrent une valeur symbolique, que l'idée même de "mariage homo" vient dégrader.

 Plus généralement, on peut voir comment il devient avantageux de se présenter dans la sphère des revendications et des combats politiques comme les représentants d'un groupe minoritaire "opprimé", afin de bénéficier plus facilement d'une image favorable auprès du grand public, et d'une satisfaction plus aisée des revendications. C'est ce qui s'est passé depuis une trentaine d'années avec les homos, qui ont pris le modèle des minorités raciales, afin d'accéder plus rapidement aux droits au mariage homo reconnu par l'Etat, mais pas encore à la PMA. Mais on peut également observer comment les féministes ont attribué à la position des femmes dans la société un statut comparable à celui d'une minorité opprimée. Les passionarias de ce courant ont d'ailleurs, depuis ses débuts à la fin du 18e siècle, jusqu'aux actuelles "Chiennes de garde", et en passant par les Suffragettes et les militantes du MLF, des allures de militantes du mouvement ouvrier ou anti-apartheid. C'est toujours sous la figure des représentantes d'un groupe d'individus "mis en minorité", qu'elles se présentent, quand bien même leur nombre est statistiquement un peu supérieur à celui des hommes dans la société. Ce rôle de "minorité opprimée" contribue alors à favoriser les revendications les plus véhémentes et parfois les plus abusives, notamment lorsque les plus radicales parmi ces féministes nous expliquent que la prostitution ou la pornographie sont des violences faites aux femmes tout à fait assimilables l'une à l'autre, et qu'elles voient l'omniprésence d'une "domination patriarcale" qui justifierait une restriction des libertés individuelles, notamment à l'égard des hommes, présentées comme les responsables de tous les malheurs et de toutes les souffrances féminines. Cette approche, et les abus qu'elle génère, notamment lorsqu'il est question d'une législation qui sanctionne le libre usage de son corps, y compris pour des fins commerciales, et la sanction des individus masculins, accusés de "pervertir" les femmes pour faire d'elles des prostituées ou des actrices de porno, a ainsi été largement dénoncé par E. Badinter dans son livre Fausse route, qui met en cause les dérives du féminisme dit de la "3e Vague", lequel insiste davantage sur les questions d'ordre sexuel, dans lesquelles la responsabilité des hommes serait engagée. La question des Sex Wars devient ainsi l'occasion d'un affrontement entre des féministes "pro-sexe", partisanes d'une réappropriation féminine des pratiques sexuelles les plus marginalisées, et des féministes "Libérales", qui défendent le libre usage par les femmes de leur propre corps, d'un côté, et des féministes "radicales", de l'autre, qui ont fait la promotion au cours des décennies passées de législations sanctionnant le harcèlement sexuel, la pornographie et la prostitution (A. Dworkin et Catherine MacKinnon sont les plus connues parmi ces dernières, du moins aux Etats-Unis). Face aux abus d'une vision qui confère une dignité et une valeur morale supérieures aux femmes par rapport aux hommes, la philosophe ne manque pas de rappeler que l'existence de femmes violentes est attestée par les enquêtes sociologiques, et ce, jusqu'au sein du couple. Faire l'éloge d'une vertu proprement féminine, qui permettrait de dépasser l'universalisme stigmatisé comme "abstrait" de la revendication égalitaire féministe traditionnelle en matière de droits politiques, et ce, au nom d'un différentialisme essentialiste, pour le moins discutable car nourri d'a prioris positifs à l'égard des femmes, ne peut que faire le lit de nouvelles formes d'injustice, dont seront victimes les hommes, considérés comme de violents oppresseurs face à la bonté et l'innocence féminine, parée des vertus de la maternité bienveillante, dont se nourrit ad nauseam les défenseurs de la morale du Care (Carol Gillian, par exemple, dont s'inspire Silviane Agacinski dans son livre Politique des sexes).
 C'est aussi au nom de ce statut de "minorité opprimée" que se fait jour la revendication pour une discrimination positive, ou une parité en terme de représentation politique. Ce modèle d'action est largement emprunté au domaine politique américain, notamment lorsqu'il s'agissait de la représentation politique ou médiatique des noirs ou des "Hispanos". Le livre de Charles Taylor La Politique de reconnaissance évoque cette question sur le plan philosophique, qui s'inscrit dans le cadre de sociétés américaines largement multiculturelles (modèle du Melting Pot) . La question qui se pose sur le plan politique est ainsi la suivante ? Comment aménager les règles d'un Etat libéral pour permettre une meilleure prise en compte de la position sociale moins favorable de groupe ethniques trop souvent mal représentés dans leurs intérêts culturels ou identitaires ? Le problème est celui de la compatibilité des aménagements de ces règles libérales avec les exigences d'universalisme républicain et d'égalité démocratique. Toute cette problématique a été ainsi transposée sur le terrain des "minorités sexuelles" ou des "orientations sexuelles" minoritaires, avec les mêmes écueils et les mêmes interrogations.
 Les problèmes posés par la question des groupes éthiques revendiquant une reconnaissance spécifique, qui leur ferait bénéficier d'avantages particuliers remettant en cause l'égalité républicaine stricte, sont à mettre en parallèle avec les problèmes posés aussi bien par la réalisation de la parité, que ceux des homos prétendant à la fois remettre en cause la portée symbolique traditionnelle du mariage, ou réclamer la fin de cette "injustice naturelle" que constituerait le fait de ne pouvoir avoir d'enfants comme les autres couples. Concernant la parité, le problème, jusqu'ici pas assez évoquée, est qu'elle semble imposer une forme de discrimination positive au bénéfice d'individus qui ont pour seul avantage d'appartenir à un genre prétendument "opprimé", mais sans garantie que l'avantage dont ces individus bénéficieront (une responsabilité politique ou économique, l'exigence d'un quota qui leur assure une promotion hiérarchique expéditive) se fasse dans le respect de l'intérêt général, en veillant à la présence des compétence nécessaires pour le bon exercice de la responsabilité ainsi attribuée, plutôt qu'à la possession de tel ou tel organe sexuel entre les jambes !


 Comme on l'a vu, il y a de nombreux avantages à paraitre sur le devant de la scène médiatique comme représentant d'une minorité opprimée, qu'il s'agisse de groupes ethniques, d'orientation sexuelle, ou même de "genre sexuel", même si la dénomination de minorité peut apparaitre comme abusive dans ce dernier cas. (On pourrait également ajouter, mutatis mutandis, les associations représentant les victimes de la route, qui exigent une sanction extrême des automobilistes dépassant les sacro-saintes limitations de vitesse, ou ne respectant pas à la lettre un code de la route qui devient chaque jour plus restrictif.) L'avantage est d'abord celui de la popularité auprès du grand public, mais aussi de la conformité à une norme juridique et philosophique républicaine qui prétend réaliser à la marge les exigence d'un idéal égalitaire adopté maintenant partout dans ses grandes lignes, du moins dans les nations occidentales, depuis au moins 50 ans. Il suffit de justifier sa prétention à se prétendre "opprimé" pour recevoir à la fois l'appui de la loi et de celui du public, largement gagné à l'idée même l'égalitarisme républicain, et ce, conformément à cet état d'esprit propre aux sociétés démocratiques, ainsi que n'avait pas manqué de le constater Tocqueville, il y a plus de 150 ans, dans  son livre phare De la démocratie en Amérique.
 Il n'en demeure pas moins que ce combat des minorités opprimées peut aussi poser plus de problèmes qu'il n'y paraît dans sa réalisation, à la fois parce qu'il emprunte des voies qui peuvent aller à l'encontre de cet égalitarisme républicain précédemment évoqué (ce qui peut conduire à de nouvelle inégalités et à des formes d'oppression et de restriction de libertés), et parce que les représentants les plus sectaires et les plus extrémistes de ces minorités peuvent s'avérer de dangereux agents de l'oppression. L'exemple des féministes qui poussent une législation réprimant les clients de la prostitution, et qui demain exigeront peut-être la criminalisation de la prostitution, en constituent une illustration caractérisée. C'est ainsi que s'impose dans nos sociétés prétendument gangrénées par la "domination masculine", une forme de "matriarcat", paré de toutes les vertus par les théoriciennes féministes, mais qui ne tend qu'à substituer au paternalisme philosophique et politique traditionnel (jadis dénoncé par les philosophes des Lumières d'inspiration contractualiste, tels Locke, Rousseau ou  Montesquieu) une autre forme d'oppression, conçue au bénéfice des femmes et contre les hommes. Pour s'en convaincre, il suffit de lire les brillantes analyses d'Eric Zemmour (Le Premier Sexe) et de Michel Schneider (La confusion des sexes et Big Mother), qui montrent comment les revendications féministes en viennent aujourd'hui à imposer une féminisation rampante de la société, qui ne fait que nuire aux fondements de l'identité masculine, en leur insufflant un sentiment de culpabilité et un abandon de leur rôle traditionnel de père et de dirigeant. Les conséquences s'en ressentent jusque dans la valorisation du rôle des homosexuels, perçus par les femmes comme désirables dans la mesure où ils portent à leur corps et à leur apparence un soin et une attention méritoires, mais qui conduit aussi, paradoxalement, ces mêmes femmes à déplorer la dissolution du caractère rassurant de la paternité masculine, et de la stabilité qu'elle engendre. C'est à cette incohérence et cette confusion des genres que conduit aujourd'hui la féminisation de la société, jadis présentée sous des jours avantageux et inéluctables par le poète (Aragon).

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